16.10.2008
« Nous n'avons jamais vraiment lu le Coran. »
par ALIA TABAÏET FAWZIA ZOUARI
L'universitaire tunisien Youssef Seddik
se propose de recentrer l'islam sur son projet initial : la liberté de l'homme.
http://www.truveo.com/Interview-de-Youssef-Seddik-Le-Cora...
Philosophe et anthropologue, Youssef Seddik est aussi spécialiste du Coran, livre qu'il fréquente depuis plus de trente années et qu'il ne cesse de passer au crible d'une pensée aussi érudite que profondément moderniste.
Né en 1943 à Tozeur, dans le Sud tunisien, Seddik est l'auteur de plusieurs ouvrages, dont le célèbre Coran en bandes dessinées qui lui valut en 1990 les foudres des autorités religieuses de son pays, mais qui connut un succès retentissant en Europe et au Moyen-Orient.
Il est également coauteur de la série « Mahomet », diffusée du 29 au 31 janvier dernier sur la chaîne franco-allemande Arte et unanimement saluée par les critiques.
Dans l'interview qui suit, Seddik revient sur la genèse du corpus coranique et les enjeux qui ont marqué sa constitution en vulgate, affirmant que depuis un siècle et demi les musulmans n'ont jamais vraiment lu le Coran.
Marquant une nette différence entre exégèse et « déchiffrement » du texte fondateur de l'islam, Seddik se propose de séparer les versets qui n'ont plus cours de ceux qui ont une portée universelle, et ce pour recentrer l'islam sur son projet initial : la liberté de l'homme.
Le philosophe tunisien démonte également le fonctionnement de l'islam officiel, simple rouage du pouvoir et obstacle à la modernité, replace les attentats du 11 septembre dans une perspective historique plus large et décrète qu'un État musulman est une « aberration absolue ». Audacieux et passionnant.
J.A./L'INTELLIGENT : Selon vous, le Coran demande à être relu, voire à être remis en question. Qu'entendez-vous par cette affirmation ?
YOUSSEF SEDDIK : Il est établi que c'est sous le calife Othman (643-655) que le Coran a été rassemblé, et qu'il le fut selon son bon vouloir. Il existait à l'époque d'autres versions du texte sacré qu'il a ordonné de brûler, dont celle connue d'Abdallah Ibn Messaoud, un des compagnons du Prophète et son secrétaire, lequel fut molesté par Othman pour avoir refusé de lui remettre sa propre copie qui contenait au moins 70 % des sourates.
De fait, si l'acte de constituer un seul livre était politiquement intelligent de la part d'Othman, car il permettait de rallier tout le monde à un texte unique, évitant à la Oumma (communauté des musulmans) de graves dissensions, s'il l'était aussi militairement, car il mettait un terme aux controverses entre soldats en codifiant définitivement la répartition du butin de guerre, il fut catastrophique d'un point de vue religieux.
Othman a donc imposé aux cinq provinces de l'Empire naissant une vulgate constituée selon un ordre (des sourates les plus longues aux sourates les plus courtes) qui a détruit définitivement la chronologie de la Révélation. Et cette décision lui a coûté la vie.
Quelles furent les circonstances d'une telle décision ?
Après la mort du Prophète, il y a eu des guerres fratricides qui ont influencé l'interprétation de la Révélation par des clans antagonistes. La parole coranique ne fut pas seulement spirituelle et mystique, mais elle a été au centre d'une bataille politique. La Grande Discorde (el-Fitna el-kobra) qui a caractérisé les deux califats d'Othman et d'Ali fut une bataille de succession entre la famille du Prophète, les Hachémites, écartés du pouvoir, et celle d'Othman, les Omeyyades, portés au pouvoir par la force de l'argent. Ce n'est pas par hasard que l'épouse du Prophète, Aïcha, s'est étonnée que la version conservée par Othman de la sourate des « Factions » (El-Ahzab) « se réduise à 72 rouleaux quand, à l'origine, ils étaient du nombre de ceux de "la Vache" (285) ». Soucieux de justifier son initiative, Othman avait eu recours au stratagème suivant : il a demandé d'enduire la cour du palais de cire et de graver quelques versets. Au milieu de la journée, la cire a fondu et les lettres se sont effacées. Il a conclu avec sa célèbre phrase : « La parole de Dieu n'est pas dans son support. » Quelques-uns de ses contemporains lui ont posé la question, du reste très moderne : « Est-il normal de codifier un message quitte à changer la parole qui possède sa propre dynamique et d'en faire un objet de regard, au lieu que ce soit un objet d'écoute ? »
Vous dites aussi qu'on n'a jamais lu véritablement le Coran ?
Depuis un millénaire et demi, nous n'avons pas lu, mais seulement récité le Coran. Or le Coran lui-même commence par cet ordre : « Lis », c'est-à-dire : lis le savoir, et lis le monde. Réfléchis et analyse. La lecture est restée exégèse et interprétation. Elle ne fut pas déchiffrement, compréhension et dialogue avec le texte. Nous avons interprété la récitation, mais nous n'avons pas médité sa chronologie, ses résonances, sa ponctuation, parfois même ses défauts de présentation. La controverse a le mérite d'exister dans les chroniques musulmanes. Il s'agit de faire l'analyse de cette Tradition qui nous a légué de quoi l'interroger à travers ses délires comme ses ruses, celles de la raison islamique. La science des asbab el-nuzul - circonstances temporelles de la Révélation - est un outil de première importance pour reconstituer une chronologie qui permette une meilleure compréhension du texte coranique.
Attention, il ne s'agit pas de proposer une autre version du Coran. Tel qu'il est, le Livre saint doit rester intouchable, mais cela n'empêche pas d'y regarder de plus près, de raisonner face à son corpus, comme Dieu lui-même y appelle : « Ceux qui ne raisonnent pas, Allah jette sur eux la souillure. »
Il ne s'agit pas non plus d'abattre une tradition devenue monumentale, de jeter aux orties Tabari, Tahar Ben Achour ou tout autre penseur. Ce serait un suicide et un acte de barbarie. Toutefois, reconnaître ce précieux legs n'empêche pas d'affirmer que nos problèmes ne sont pas ceux auxquels nos prédécesseurs ont été confrontés. Nous sommes dans un monde où nous avons besoin d'une lecture conséquente : reconnaître que certains versets n'ont plus cours, contrairement à d'autres qui demeurent universels et éternellement producteurs de sens. Le critère de cette relecture est le « fragment » dans le sens philosophique du terme, celui que lui donnait Héraclite, par exemple : une unité fermée, autonome, sauf qu'elle ne peut être émettrice de sens que si elle est articulée avec d'autres. Il faut retrouver les unités premières, les ayate (versets) fondatrices réduites par Othman à des unités scripturaires. Ce découpage othmanien a été arbitraire et ne peut produire de sens. Le cas flagrant est celui cité par les chroniqueurs, y compris Ibn Kathir, classique parmi les plus classiques, qui rapporte qu'on lisait les sourates de « l'Éléphant » et de « Qouraysh » comme une seule et unique entité. Othman l'aurait scindée en deux, juste pour donner le nom de la tribu Qouraysh à une sourate du Coran.
D'autres chercheurs que vous ont-ils entrepris la même démarche ?
Je peux citer Mohamed Abdelhay Chaabane, qui enseignait l'histoire à l'université d'Oxford et dont les disciples s'attellent, entre autres, à l'explication de l'assassinat d'Othman, concomitant à l'établissement de la vulgate. L'historien tunisien Hicham Djaïet, auteur de La Grande Discorde, a, pour sa part, brillamment décrit la période des quatre califats qui ont succédé au Prophète. Abdelmajid Charfi, universitaire tunisien, va lui aussi assez loin dans ses investigations, sans faire de tapage. L'Égyptien Hamad Nasser Abou Zaïd aussi, qui, le premier, a considéré le Coran comme un texte, objet d'étude et d'analyse. Sans oublier le Syrien Mohamed Chouhrour, auteur d'un ouvrage qui peut se prévaloir de la même démarche : Le Livre et le Coran.
Êtes-vous optimiste quant à la multiplication de ce genre de recherches ?
D'une façon générale, on sent qu'il existe un frémissement. Mais nous sommes confrontés à un gros problème : à chaque fois que des chercheurs s'engagent dans ce genre de travail, il se trouve toujours un Salman Rushdie pour tout perturber. Autrement dit, chaque fois qu'émerge un personnage qui veut casser les idoles à grand fracas, encouragé très souvent par l'Occident, nous reculons d'un pas, et les forces de régression reprennent le dessus. J'en viens parfois à souhaiter que l'islam cesse d'intéresser les gens pour que nous puissions travailler en paix.
De fait, il faut que l'Occident cesse de voir l'islam comme une arène où les musulmans se battent à coup de fatwas et d'anathèmes. Personnellement, je n'ai pas envie de publier mes thèses dans ce contexte de congratulations malsaines. D'un côté, l'Europe veut avoir un islam qui réfléchit et qui l'enrichit en retour, tel Averroès à l'époque médiévale. De l'autre, elle relaie trop vite et sans discernement les héros de la contestation, tels Rushdie ou Taslima Nasreen.
Que pensez-vous de l'islam officiel ?
L'islam officiel fait partie depuis toujours des rouages du pouvoir. Il est aussi le réservoir du fondamentalisme le plus violent parce qu'il est informe. Le pouvoir s'appuie sur lui pour asseoir sa légitimité, le comble d'honneur pour le légitimer aux yeux des foules. Tant qu'ils sont complices, l'islam officiel reste docile et émet toutes les fatwas qu'on lui demande. Déçu par le pouvoir, il passe par dépit à la clandestinité et devient plus radical que les autres courants religieux.
L'islam officiel est une caste qui se comporte en un clergé qui ne dit pas son nom. Malheureusement pour elle, cette structure qui joue le rôle d'intermédiaire entre Dieu et les fidèles n'existe pas dans l'islam originel pour qui la foi est un acte singulier, intime. Et c'est de l'ordre de la pudeur que de ne pas en parler.
Ce « clergé » aurait-il été un obstacle entre les musulmans et la modernité ?
Absolument, car il a un double visage : d'une part, il maintient en place des régimes souvent illégitimes et, de l'autre, il bascule dans la violence dès que ses prérogatives sont menacées. Cela dit, je n'ai rien contre la violence tant qu'elle est défensive. Mais elle est absolument illégitime dans tout autre contexte.
Les attaques du 11 septembre relèvent-elles d'une violence défensive ou illégitime ?
C'est là un raccourci que vous faites un peu trop vite. Je pourrais vous répondre que ce n'est là qu'un fait divers, un accident de l'Histoire si l'on s'entête à en faire une lecture tronquée qui ne tient pas compte des enchaînements entre les causes et leurs effets. Ce que je relève, c'est le procès que l'on ne cesse de faire à l'islam et les amalgames qu'on continue d'entretenir. À mes yeux, l'islam est en latence depuis quinze siècles. Il n'a jamais pu s'exprimer pleinement, dans la splendeur du message transmis par Mohammed. Des Mongols qui ont noirci les eaux de l'Euphrate avec les cendres des livres de la bibliothèque de Bagdad qu'ils ont saccagée (1258), en passant par les Croisades, les Ottomans - qui ont réduit l'Empire à une immense administration - jusqu'au colonialisme et aux dictateurs qui en ont pris la relève, jamais une chance n'a été donnée à cette expression de liberté absolue initiée par le Prophète. Pourtant, je suis saisi par la longévité de la spiritualité de l'islam qui continue de nourrir, de rayonner.
Pourtant, on constate un intérêt croissant pour l'islam et même un mouvement de conversion assez soutenu à travers le monde...
Il faut d'abord saluer ce fait nouveau en France qui tend à penser l'islam comme partie intégrante de la société et qui veut lui donner la place qu'il mérite au vu des réalités démographiques dans une perspective de citoyenneté nouvelle. C'est une démarche qu'il faut appuyer. Il faut aider ses initiateurs, de quelque bord qu'ils soient, à la faire aboutir.
Pour ce qui concerne les conversions, il me semble qu'un des traits les plus séduisants de l'islam est qu'il ne vous demande rien, ne vous impose aucune contrainte. Des pays, comme l'Indonésie, et des ethnies entières se sont convertis à cette religion sans qu'il y ait eu recours à la force.
De là à dire que contrairement au judaïsme, qu'on dit lié à une ethnie, et au christianisme, lié à un homme, l'islam serait, lui, universel...
En reconnaissant pleinement les prophètes qui l'ont précédé, Mohammed déclare, d'une certaine manière, ne point apporter de religion nouvelle. D'ailleurs, une précision s'impose : le mot dîn (religion) n'est pas à prendre dans le sens du relegare latin (être lié par un contrat). Il est l'équivalent du legare, loi qui régit les rapports humains ici-bas. Le dîn est d'abord un contrat social. En se déclarant le dernier des prophètes, Mohammed s'inscrit d'emblée hors de l'aire religieuse. Il n'est pas dans la métaphysique mais dans l'Histoire. Avec le commun des mortels.
L'État est-il tenu d'être « musulman » ?
C'est une aberration absolue, comme l'a déjà démontré Ali Abderrazek dans L'Islam et les fondements du pouvoir. Un État se doit d'être fédérateur, et l'État musulman a intégré les Gens du Livre (les juifs et les chrétiens). Omar (le deuxième calife) est allé jusqu'à reconnaître aux manichéens perses le statut de Gens du Livre, mais le calife abbasside el-Mansur les en a exclus des siècles plus tard.
Avez-vous le sentiment qu'il y a eu au sein de l'islam un complot contre la prophétie ?
Le seul complot fut politique, quand le clan des Omeyyades s'est saisi du califat avant de le convertir en royauté. Sur le plan religieux, il y a eu bévue puisqu'on a inversé l'ordre logique des choses en décrétant que la première génération des musulmans était la plus apte à comprendre l'islam et qu'on l'a érigée en exemple à suivre absolument sous peine de déviation. Ainsi, la parole d'Omar vaut plus que celle de ses héritiers du XXIe siècle, même s'ils sont mille fois plus instruits. Cette distorsion est à l'origine de tous les ostracismes.
20:08 Publié dans Coups de coeur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note





















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